1789 - Augustin Behogne, un hesbignon malchanceux


1789. D’après Arthur Bovy
Jean Dony, bourgmestre, fait construire au lieu dit Saule Gaillard une ferme.
Jean Rorive entra en possession de l’héritage. Après sa mort, sa veuve continua d’exploiter la ferme. Passé la cinquantaine, elle se remaria avec Augustin Behogne, un robuste quadragénaire venu de Hannut, qui pour lors était ville brabançonne.
A Hannut, il avait combattu l’administration locale et le clergé qui s’insurgeait contre les édits de Joseph II. Car Behogne avait de la lecture et, bien qu’il fit partie du club républicain, il admirait l’Empereur philosophe. Il s’empressa de s’inscrire au club des patriotes d’Amay, où il débuta par de virulentes attaques contre la juridiction des chanoines. A Jehay, il ne cessait de remontrer aux manants que depuis des siècles, ils étaient écrasés de servitudes, de corvées, de dîmes et de redevances de toutes sortes, sans parler du haut prix des denrées, qu’en prévision des années déficitaires les censiers ne se faisaient aucun scrupule d’accaparer. Il allait répétant à tout venant que l’heure était arrivée de secouer le joug odieux.




Ces 2 fermes datent de +/- 1750

Le 18 août 1789, la révolution éclate à Liège. Dans la nuit du 26 au 27, l’évêque Hoensbroeck se réfugie en Allemagne, le baron de Jehay l’y accompagne, laissant au village le champ libre à Behogne et à ses acolytes La Jeunesse, Cordonnier et Loumage. Wathieu La Jeunesse était le gendre de Joseph Jacques, tenancier de la brassine banale, qu’il avait peu à peu supplanté dans la gestion de l’affaire.




Intérieur de la ferme de Jean Dony

Entre le 19 et le 26 août, alors que le baron était à Seraing, les chefs de la rébellion, à la tête d’une trentaine d’hommes, se rendirent au château, tambour battant. La Jeunesse remit à la baronne épouvantée une requête réclamant l’abolition de la brassine banale et sa transformation en une entreprise privée dont il aurait la direction. Puis, il fit connaître qu’il se proposait de délivrer gratis, pendant deux jours, de la bière à quiconque présenterait un certificat de civisme. Pendant plusieurs semaines, le village fut en effervescence.
Le village de Jehay, comme les autres communautés hesbignonnes, s’administrait lui-même. Il n’avait jamais connu d’autres autorités que son seigneur et son curé.
Vers la fin d’août 1789, des opérations électorales eurent lieu. Elles se déroulèrent, à Jehay, au milieu d’un grand enthousiasme. Behogne et ses amis ne manquèrent pas de célébrer bruyamment le nouvel ordre des choses.
Il fallut bientôt déchanter. Les députés campagnards ne siégèrent que jusque la fin de l’année.

Le 12 janvier 1791, le prince-évêque Hoensbroeck rentrait à Liège derrière les troupes de l’Empereur Léopold II et remettait en vigueur l’ancienne constitution.
Neuf jours plus tard, le baron revint à Jehay pour y afficher, sur l’église et sur le batty, le décret d’amnistie. Behogne en était exclu. Il avait d’ailleurs disparu. On le revit au village quand arrivèrent les troupes de Dumouriez, dans les derniers jours de 1792. Ce paysan avantageux put alors croire à la réalisation de ses rêves les plus ambitieux. Nommé officier municipal et membre du comité régional de salut public, Behogne se multiplie.
Par un clair dimanche de ce mois de décembre, il monte dans le clocher de l’église et sonne la cloche du ban pour assembler les habitants sur le batty, où il leur annonce la déchéance du prince-évêque et la réunion du pays à la République française. Il peut croire naïvement, comme beaucoup de patriotes, que la France se propose de créer dans son orbite, une république démocratique indépendante des Belges et Liégeois réunis. On le rencontre partout ; dans les fermes du château de Jehay, de Malgueule, de Hepsée, de Warfusée et dans les villages des environs, il réquisitionne du grain et des fonds pour l’armée.




Château de Jehay

Hélas, le réveil fut terrible. Le 5 mars 1793, les Autrichiens réoccupaient la capitale, et le comte de Méan, le nouveau prince-évêque, remontait sur son trône. Le baron rentrait à Jehay. Behogne avait encore disparu. Mais tandis que ses deux comparses les plus compromis, Cordonnier et Loumage se dérobaient à toutes les recherches, lui-même fut pris à Herstappe et amené à Liège.
La cour des Echevins de Liège, jugeant au criminel sous la pression des baïonnettes allemandes prononça des peines d’emprisonnements et de bannissements et cinq condamnations à mort, dont celle de Behogne.
L’ancien régime prit fin au village de Jehay, sur une vision d’horreur.
Le 26 mars 1794, à sept heures du matin, le condamné y fut ramené. On sonna pour la dernière fois la cloche du ban, et les habitants se rassemblèrent sur le batty, au pied du gros tilleul, devant la brassine banale. A huit heures, le bourreau fit faire plusieurs fois le tour de la placette à son prisonnier, puis sous les yeux de la population muette d’épouvante et d’indignation, il le décolla à la hache. Ainsi mourut, comme un malfaiteur, Augustin Behogne, coupable de délit d’opinion et de turbulence révolutionnaire, pour avoir trop aimé la liberté et mal parlé du gouvernement épiscopal.
Trois jours plus tard, on l’aurait porté en triomphe, comme un héros.