Jehay sous l'ancien régime





Château de Jehay by night


Rarement dans la région, l’habitation du manant était construite en matériaux durables. On ne voyait guère que charpentes et maçonneries légères, torchis, chaumes propices aux incendies.
Voilà qui explique qu’à Jehay, il ne reste pas de cette époque une seule maison paysanne. Primitivement, le château était entouré de masures desservies par des ruelles. Par suite d’achats, d’échanges plus ou moins volontaires et de saisies, les de Mérode avaient éloigné ces voisins encombrants, ce qui leur permis de créer les jardins, d’élargir le grand étang et de tracer les magnifiques avenues qu’admire Saumery. Les châtelains ne se faisaient pas faute, à l’occasion, d’incorporer à leurs terres les chemins publics. « Il y eut aussi au passé un chemin qui allait tout le long de la garenne du côté de la Hesbaye, entre ladite garenne et les terres du seigneur, lequel a été labouré et réduit à terre par les censiers du seigneur, de quoi j’ai quelques fois ouï murmurer les habitants de Jehay ».


Gravure de Remacle Leloup, 18e siècle.

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L’aspect général du château et de ses alentours immédiats n’a guère changé. Au 19ème siècle, la ferme, dont les bâtiments sont toujours défendus par deux tours carrées et une autre au-dessus de l’entrée principale, fut transformée en spacieux communs. Deux étangs ont été asséchés, et les belles drèves ont, hélas ! perdu leurs somptueuses frondaisons.
Les barons van den Steen, très jaloux de leurs droits féodaux, avaient parfois, avec leurs justiciables, des relations très tendues.
La jolie chapelle romane, avec des parties en gothique primaire et en gothique secondaire, a été construite à différentes époques, sur un îlot joignant le grand étang qui entoure le château.
Elle sert, de temps immémorial, d’église paroissiale. Une grande tribune à gauche du chœur, y est réservée au châtelain. En 1550, le desservant s’appelait « Vestis » (investitus). Après 1550, les de Mérode lui donnèrent le titre de recteur de la chapelle castrale, que les van den Steen lui conservèrent. Georges-Louis de Nonancourt, écuyer, seigneur de Pouilly, qui fut curé de 1712 à 1729 et dont on voit encore la belle pierre tombale en marbre noir dans la nef latérale de droite, s’indigna de cette prétention qui l’humilia. Il remontra au seigneur que ses paroissiens ne devaient pas intervenir dans les frais du culte, que ces frais lui incombaient à lui, baron, puisqu’il accaparait le prêtre. Il y eut procès entre le seigneur et le chapitre d’Amay, curateur de l’église.
Finalement, on se mit d’accord sur un compromis, qui donnait satisfaction à Nonancourt. « Désormais, écrit cet homme d’esprit dans ses mémoires inédits, je m’appellerai curé, c’est plus court et plus facile ».


Sur le plan du parc, on peut voir un chemin
courbe qui faisait le tour du parc
et qui passait à côté d’un kiosque
aujourd’hui disparu.

La grille de droite est l’entrée de
cette allée appelée ‘li vôye dès vwètûres’
La grille de gauche ouvrait sur
une allée qui longeait les étangs.

En 1734, le bourgmestre Jean Dony, laboureur propriétaire, adresse à « Monseigneur le baron » une supplique, où il le prie de permettre aux habitants d’aller brasser ailleurs qu’à sa « brassine » banale. Ils ne croient, écrit-il, avoir aucune obligation à ce sujet. Ils supplient monseigneur de vouloir bien effacer cette ordonnance, qui crée des difficultés de toutes sortes aux plaids généraux et ne peut être que l’occasion d’une animosité continuelle. Leur prétention ne dépasse pas les coutumes du pays. Enfin, ils demandent à monseigneur de les éclairer s’il y a jamais en accord à ce propos. Auquel cas, ils seront très contents de suivre les règles de la raison.
Je ne sais quelle suite fut réservée à cette requête respectueusement impertinente, qui révèle chez son auteur une rare indépendance de caractère et qui honore le maître autant que le subordonné. Mais en 1736, Jean Dony ne figure plus comme bourgmestre sur la liste des habitants dont je parlerai plus loin ; il a été remplacé dans cette charge par Jean Gramme, qui était précisément le tenancier de la brassine banale. Les jugements rendus par la cour de Jehay étaient impitoyables et les châtiments disproportionnés aux fautes.
En 1787, à la veille de la révolution liégeoise, un nommé Jean Jacques Leblanc de Stockay-Warfusée, a été pris en flagrant délit de vol sans effraction au détriment de Catherine Paquay, « pauvre aveugle, mendiante de profession ». Arrêté sur la juridiction d’Amay, il est ramené à Jehay et enfermé à la prison du château. En attendant le jugement, le baron a donné l’ordre au sieur Wathieu, capitaine du village, de commander douze hommes de ses surséants pour faire la garde au château nuit et jour, en se pourvoyant de leur nécessaire, depuis six heures du soir jusque cinq heures du matin.
La cour, présidée par le baron haut-voué et assisté par le sieur Brouwier, actuaire des échevins de Liège, condamna le pauvre diable à recevoir vingt-cinq coups de fouet, attaché à un poteau, et à être banni pendant vingt-cinq ans du pays de Liège. L’arrêt fut exécuté en grand apparat le 27 avril. Le baron avait porté une ordonnance au capitaine, lui prescrivant d’assembler sous les armes tous ses « surséants, sans distinction, et de se rendre, pour neuf heures du matin, en marche réglée avec drapeau déployé et tambour battant » dans la cour d’honneur du château. Ce qui fut fait.
La lecture de la sentence ayant été donnée dans la grande salle, en présence de la population réunie, on remit le condamné au maître des œuvres. Puis le cortège reprit sa marche et conduisit le prisonnier au lieu du supplice, vis-à-vis de la brasserie banale, non loin de la maison où il avait commis son délit. Leblanc reçoit 25 coups de fouet. Ensuite, on le mena au bout de la drève du Saule-Gaillard, vers le bois de Saint Lambert. Là, on lui enjoignit d’avoir à vider, avant le coucher du soleil, les états du prince-évêque. Puis, on le chassa. « L’exécution achevée, écrit le baron, je fis rafraîchir au château, dans une chambre à part, le maître des œuvres et lui donnai deux louis pour ses peines, quoique obligé de faire pareille besogne gratis par tout le plat pays, étant pensionné à cet effet des états ».




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La révolution approchait. Elle s’annonça, à Jehay, par le scandale que provoquèrent les dissentiments de l’abbesse de la Paix Dieu, de l’ordre de Saint Bernard. A une lieue de là, au bord de la Meuse, s’élève le somptueux monastère de Flône, desservi par des chanoines réguliers de l’ordre de Saint Augustin.  Le baron de Villenfagne, neveu de l’abbesse, qui raconte cette histoire, écrit malicieusement qu’ils étaient « forts sécularisés et mitigés ». L’abbé mitré, le joyeux Pâquot, robuste enfant du terroir wallon, avait l’allure d’un affreux voltairien, et c’en était un. Peu sévère pour lui-même, accommodant sur les questions de discipline, il réduisait le service du Bon Dieu à la portion congrue et laissait volontiers ses chanoines vagabonder par monts et par vaux. Ces moines, paraît-il, faisaient de fréquentes visites aux dames Bernardines. Et les cancans de courir. Ces bruits furent surtout accrédités par Augustin Behogne, un robuste quadragénaire venu de Hannut, qui pour lors était ville brabançonne, où il avait combattu l’administration locale et le clergé, qui s’insurgeait contre les édits de Joseph II. A Jehay, il avait loué une terre du baron et s’était établi maraîcher. Ce révolutionnaire professionnel, membre d’un club de patriotes d’Amay, s’applique à corser le scandale. Un soir, à la Paix Dieu, à l’heure du salut, une demi-douzaine de conjurés se dissimulèrent dans le boqueteau dominant le cimetière, et là, faisant force de couvercles, pincettes et tuyaux de drainage, ils déchaînèrent un effroyable charivari. C’en était trop, et la digne abbesse décida d’en finir. Elle pria le baron de Jehay, haut-avoué de son couvent, de cité à son plaid l’abbé mitré de Flône. Ce qui fut fait.
La suite de cette histoire ...