Une liste des habitants en 1736


Si l’histoire des châtelains de Jehay est peu connue, les textes officiels, en dehors des relevés de baptêmes, mariages et décès tenus à la sacristie, ne fournissent pas de renseignements sur la vie des « manants et surséants ».


Le curé Sauvage a laissé une curieuse liste de 1736 où il consigne la composition des familles, les noms, états, âges et professions de tous les paroissiens. La plupart des noms qui y figurent sont encore portés après deux siècles par les habitants du pays. La famille du seigneur qui résidait à Liège pendant la plus grande partie de l’année n’y est pas mentionnée. « De cela, écrit l’abbé Sauvage dans son latin naïf, je me porte garant, moi, Joseph Jacques Sauvage, curé de Jehay, diocèse et patrie de Liège, le douzième de ce mois de mars 1736 ».
Cette liste nous permet de restituer assez fidèlement la géographie humaine du village à cette époque. Il comptait 76 feux, y compris le château, et 341 habitants. Ces chiffres n’englobent pas le hameau de Bodegnée, paroisse séparée qui, sous l’ancien régime, ressortissait à la cour de justice d’Amay, et qui, après la révolution en 1823, on rattacha à Jehay pour former la commune actuelle.
Le château ne menait pas le train fastueux qu’il connut dans la seconde moitié du siècle. Son personnel domestique se réduisait à un chasseur, un jardinier, une servante et un homme de peine résidant au village. C’est que les réquisitions répétées des armées étrangères n’avaient cessé depuis plus de cent ans d’appauvrir et d’épuiser le plat pays. La basse-cour ou ferme du château comprenait sept sujets, y compris le censier qui avait femme et quatre enfants en bas âge.
La grande ferme de Malgueule, qui appartenait aussi au baron et dont les bâtiments cossus et la tour carrée s’élèvent encore, tels qu’ils étaient à cette époque, au milieu de la campagne, occupait en permanence six travailleurs, y compris le censier célibataire.
Au lieu-dit « Saule Gaillard » - plus anciennement Sart Gaillard - le mayeur Jean Gramme tenait pour le compte du baron « la brassine banale » où il habitait avec sa femme, un fils et deux filles adultes, un domestique et une innocente recueillie par charité. Le moulin banal, qui était situé vers Hepsée, à la limite de la juridiction, avait été gravement endommagé pendant la dernière guerre et enfin renversé par le grand vent de 1725. On ne l’avait pas relevé.
Il y avait une fermière et un fermier propriétaire, non loin du château vers le sud, au-delà des beaux jardins dessinés à la Le Nôtre et de l’avenue centrale, la veuve Bolly, qui vivait avec Guillaume, échevin, Jean, laboureur, et deux domestiques ; cette ferme a été reconstruite en 1823, au Saule Gaillard.
Jean Dony, le bourgmestre de 1734, qui habitait avec sa mère, veuve et impotente, son frère Martin, laboureur et célibataire comme lui, sa sœur Evelette, un valet, un porcher et une servante. Jean Dony était, après le baron, le personnage le plus considérable de l’endroit. Cette ferme a aussi été construite au 19ème siècle.
Il y avait encore, au hameau de Rogerée, un cultivateur appelé Bawin, qui avait avec lui sa femme, son beau-père, six enfants en bas âge, un valet et une servante.
« Chez moi, écrit le curé Sauvage, (j’ai) le sieur Thomas Pierre, vicaire et marguillier, et Hélène Lefèvre, servante ».
Le registre mentionne aussi un prêtre libre, vivant chez ses parents, et un sergent, sorte de garde-champêtre et d’huissier porteur d’exploits. La plupart des autres familles cultivaient un jardin ou un lopin de terre, dont elles étaient parfois propriétaires sous réserve de redevances, mais elles tenaient le plus souvent bail du château ou de la cure.
Outre les ouvriers agricoles, la liste signale vingt-deux maçons et dix-huit manouvriers – chiffres énormes – qui devaient aller chercher au dehors le travail que le village ne pouvait certes pas leur fournir, six scieurs d’ais (de long), cinq tisserands, trois cordonniers, trois ardoisiers, deux briquetteurs (briquetiers), deux charpentiers, un tailleur, un charlier (charron) et un maréchal (qui s’appelait Maréchal). Nombreux sont les pauvres - mendiants et assistés - les infirmes, les impotents et les innocents. Il y avait des familles de cinq, six et jusqu’à dix enfants.

On voit, par le relevé des ventes, mutations, rentes et aumônes, ces émouvants livres de raison tenus à jour par les curés Nonancourt et Sauvage de 1712 à 1750, que ce peuple rural, replié sur lui-même, était pauvre et subvenait péniblement à ses besoins élémentaires. Les notables eux-mêmes semblent gênés par des obligations financières de toutes sortes.

Dans ces temps de malheur, le sort du terrien est partout misérable. Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, le créancier et la corvée lui font d’un malheureux la  achevée.
Et la vie était singulièrement dure au paysan, dans la campagne hesbignonne, sous le règne bienfaisant de son altesse Georges Louis de Bergues.

Arthur Bovy